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Des " endroits criminogènes "

Par Serge Quadruppani

Bref compte-rendu de la première journée d¹audience du procès en appel des policiers Jean Battistuta et Eric Mathelin, et du médecin Michel Pérol dans l¹affaire de la mort d¹Aïssa Ihich, 19 ans, asthmatique, mort en garde à vue au commissariat de Mantes-la-Jolie, le 27 mai 1991

Sont présents une bonne douzaine de membres du M.I.B. et une demi-douzaine de membres du groupe d¹observation mis en place à partir du réseau " contre la fabrique de la haine ".
La première journée d¹audience, très surveillée par beaucoup de policiers, se déroule néanmoins dans un climat remarquablement peu tendu (on laisse entrer et sortir le public comme il veut et la salle n¹est pas remplie par les policiers).

Le policier Hiblot, qui a tué le jeune Youssef d¹une balle dans la nuque et dont l¹acquittement est à l¹origine de l¹appel " contre la fabrique de la haine " est venu, par sa présence, manifester sa solidarité avec ses collègues. Les policiers " baveurs " de Mantes-la-Jolie se tiennent les coudes.

Le président ouvre l¹audience par une longue déclaration qui se veut lénifiante : parlant des dix ans écoulés depuis les faits, il dit que " la cour d¹appel est consciente qu¹un tel délai, loin d¹apaiser le chagrin des familles, ne fait que l¹aviver ", mais c¹est pour ajouter qu¹ " on ne peut pas parler de dysfonctionnement " de la justice et expliquer que si l¹affaire a tellement traîné, en gros, c¹est à cause de l¹acharnement procédural de la famille d¹Aïssa ! Hors si elle n¹avait pas fait preuve de ténacité, il n¹y aurait pas eu de procès du tout, puisque, dans un premier temps, le juge d¹instruction avait rendu une ordonnance de non-lieu. Si le président se montre plutôt rigoureux dans l¹interrogatoire des deux policiers encore impliqués, Mme l¹avocat-général pose des questions manifestement orientées pour aider à leur défense : au moins, on devine dans quel sens va aller son réquisitoire. Un assesseur somnole, une assesseuse pose des questions saugrenues.

On commence par l¹interrogatoire de Jean Battistuta, brigadier-chef à l¹époque. On rappelle le contexte : des bagarres, des pillages et l¹incendie de voitures à Mantes. Battistuta est le responsable sur le terrain de l¹intervention de la police au cours de laquelle Aïssa fut interpellé et tabassé. Car, avec les rapports d¹autopsie, il n¹est pas niable qu¹Aïssa l¹ait été. Comme il a dit lui-même pendant sa garde à vue en montrant ses bosses à ses amis interpellés, son crâne était comme " un terrain de moto-cross ". Toute la question est de savoir qui l¹a tabassé. Cinq personnes, soit quatre CRS et un O.P.J. de la police urbaine accusent la police et désignent Battistuta comme faisant partie du groupe qui a tabassé à terre Aïssa. La réponse de Battistuta est simple : ils mentent tous. Pour expliquer ce mensonge, il avance que ce sont les CRS qui ont tabassé, et qu¹ils se sont entendus pour décharger sur les flics leur responsabilité. Il fait même une révélation : un mois avant le procès en première instance, soit en février 2001, à un pot pour un départ en retraite, il a rencontré le capitaine de CRS qui lui a avoué qu¹ils avaient monté ça parce qu¹ils avaient peur d¹une nouvelle affaire Malik Oussekine. Et l¹OPJ Dubois qui, présent sur le terrain, confirme les dires des CRS ? Battistuta se déchaîne : " il a essayé de se faire mousser et d¹ailleurs il a été sermonné par sa hiérarchie, il est incohérent dans ses propos, il est incompétent ". Battistuta déverse aussi son fiel sur son commissaire qui préférait ne pas aller sur le terrain.

Ainsi Battistuta et (après lui Eric Mathelin) accuse cinq autres policiers d¹avoir menti sous serment. Comme le dit à peu près Leclerc, , l¹avocat de la famille, on n¹ose imaginer comment aurait été reçu un jeune accusant des policiers d¹avoir menti sous serment." Permettez ici à la partie civile de déclarer qu¹il est atroce de constater, dans une enceinte de justice, qu¹il y a des menteurs parmi les fonctionnaires de police ". L¹avocat des policiers : " s¹il y avait eu dix CRS entendus, les dix auraient dit la même chose ".

Un des CRS a déclaré " nous, quand on tabasse, on le dit ". Et Battistuta de soutenir : " nous, quand on tabasse, on l¹écrit " (on le met dans le P.V.). Et d¹expliquer : " les coups, on les porte au moment de l¹interpellation, jamais après. Ça dure une fraction de secondes, et c¹est fini. Nous n¹avons pas interpellé M. Ihich. "

Un détail qui éclaire le fait qu¹aujourd¹hui, les policiers accablent les CRS : ces derniers ne peuvent plus être poursuivis, le délai de prescription étant passé. Si Battistuta et Mathelin étaient acquittés, il n¹y aurait plus de coupable des coups qui ont affaibli Aïssa avant sa crise d¹asthme fatale. Le policier Mathelin reprend la même argumentation que son chef de l¹époque. Il est accusé d¹avoir tabassé avec un manche de pioche ? Ce n¹était pas un manche de pioche, soutient-il mais un manche à balai, ramassé par terre sur les lieux d¹un pillage, reprenant ainsi spontanément l¹explication qu¹avancent des manifestants ou des jeunes des cités quand ils sont interpellés un bâton à la mainS Il assure que c¹était comme pièce à conviction qu¹il le tenait en main et si par la suite, ce bâton a été " détruit administrativement ", faisant ainsi disparaître d¹éventuelles preuves qu¹il avait servi sur le crâne d¹Aïssa, ce n¹est pas de sa faute. Pour terminer, une expression de Battistuta mérite d¹être relevée : " je ne reste jamais avec un individu interpellé dans les endroits criminogènes ". On aimerait connaître sa définition des " endroits criminogènes ".

Serge Quadruppani

 
 

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